Éditorial – 5000 euros bruts en guise de salaire pour tout le monde? Les travailleurs ont besoin d’un projet cohérent, pas d’une utopie.

Ce n’est pas la seule recommandation du ‘Rapport sur la justice mondiale’ publié par les économistes réunis autour de Thomas Piketty mais c’est sans aucun doute celle que le monde va retenir: 5000 euros bruts de salaire pour tous les travailleurs à travers le monde, financés par la taxation des grandes fortunes et un impôt mondial sur les hauts revenus.
Du point de vue des entreprises, cette position est illusoire et dangereuse. Qui peut y croire? Comment expliquer aux collègues dont le salaire frôle les 3000 euros bruts en tirant sur les avantages extra-légaux que les promesses politiques des académiques n’engagent personne ? Comment expliquer encore que le travail et la façon dont il est rémunéré ne se transforme pas grâce à des visions extrêmes qui opposent et détruisent souvent au lieu de générer du progrès ?

Une illusion d’égalité dans une société qui ne la privilégie pas du tout

Nous ne sommes pas ‘équipés’ pour mener une analyse détaillée du Rapport sur la justice mondiale. Par principe, nous voulons croire d’ailleurs à la validité des données qui ont permis de livrer cette vision, même si nombre de commentateurs soulignent à quel point celles-ci sont partiales. Mais, tout de même…
Cette quête d’égalité absolue, quoi qu’il en coûte, dans un système qui actuellement creuse les inégalités, ne peut être assimilée par nos entreprises, quelles qu’elles soient, dans les circonstances actuelles. Les notions de performance, de compétences et de contribution aux résultats sont balayées d’un simple revers de la main. Elles sont pourtant fondatrices dans la réalité quotidienne des travailleurs. L’argumentaire des économistes est construit avant tout sur le ‘sentiment‘ d’inégalité, en faisant abstraction de la réalité des chiffres. Idéal pour mobiliser les foules, inutile pour transformer le modèle économique de nos organisations…

Une illusion de décroissance pour répondre aux défis environnementaux

La réflexion à la base du Rapport est solidement ancrée dans des préoccupations climatiques et de qualité de vie que tout le monde peut facilement partager. La gestion durable de nos ressources naturelles, la sobriété, la décarbonation de l’économie et au fond, la décroissance de notre économie y occupent une place essentielle. Et c’est sans doute la principale zone d’affrontement entre les défenseurs du Rapport et les autres.
Renoncer à la croissance et convaincre en même temps les travailleurs que les salaires vont miraculeusement augmenter et s’harmoniser à l’échelle mondiale, cela constitue une véritable prouesse en matière d’hypnose collective. Nous avons besoin d’une meilleure redistribution des richesses que notre économie produit, c’est une certitude. Faut-il passer par la limitation de celles-ci pour autant? Non. Le travail continu sur nos comportements contradictoires, peu raisonnables et souvent dommageables pour l’environnement, nous semble être une meilleure priorité.

Des envies révolutionnaires à entendre?

Sans aucun jugement de valeur, nous pouvons reconnaître la dimension politique du Rapport sur la justice mondiale. C’est une démarche de gauche et d’opposition – et à ce titre, elle est à priori saine – en écho aux courants dominants actuels. Rien à redire.
La création d’un paradis égalitaire n’est pas une idée nouvelle. C’est peut-être simplement la version mise à jour de l’idéal communiste, gonflé d’engrais vert et passé au filtre de l’inflation pour que le seuil mensuel de la vie décente atteigne désormais les 5K euros.

Une utopie qui pourrait donner lieu à des appels révolutionnaires si les travailleurs venaient à oublier que les entreprises ont besoin de sérénité, de confiance et de bonne entente pour créer des jobs et des salaires attractifs.
Les idées disruptives sont nécessaires. Elles ne sont pas suffisantes. Pour qu’elles se concrétisent partiellement, il faut de la volonté, de la méthode et de l’énergie. Des personnes et des équipes réunies autour d’une feuille de route visionnaire ET réaliste. Et aussi des raisons d’y croire qui appartiennent à chacune et chacun d’entre nous.

Jean-Paul Erhard

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