Éditorial – Tant que nous n’aurons pas résolu notre problème avec la notion de performance…

En participant à de nombreux débats et commentaires d’experts autour du tsunami que représente l’Intelligence Artificielle pour nos emplois, une question centrale revient sans cesse : pourquoi donc regardons-nous le monde du travail uniquement sous l’angle de la performance?
Plus vite, plus loin, plus fort… C’est effectivement le moteur de notre quotidien et la source de l’innovation. Une absurdité totale pour un certain nombre de celles et ceux qui bossent avec nous au quotidien.
Et de nous poser la question, lorsque les micros sont éteints : mais qu’est-ce qui nous dérange tellement avec la notion de performance? La sensation d’être piégé dans un cycle infernal ? L’injustice inhérente à nos systèmes de redistribution ? Les inégalités qui ne cessent de se creuser? Essayons de comprendre ensemble.

Au centre de la ‘problématique’, il y a une idée qui pose la quête de performance et l’épanouissement de l’humain comme des priorités incompatibles. En vérité, même si nous n’avons pas lu l’encyclique du pape Léon XIV concernant l’Intelligence Artificielle, l’Eglise catholique elle-même se mobilise afin de rétablir la supériorité morale de l’humain sur l’algorithme. C’est suffisant pour nous inciter à essayer de voir ce qui réunit humain et performance au lieu de les opposer.

Travailleur augmentés ou travailleurs inutiles ?

Il va évidemment y avoir des pertes d’emploi significatives avec l’émergence forcée de l’Intelligence Artificielle dans le fonctionnement de nos entreprises. Ce que l’on appelle tristement des victimes collatérales (et la ‘nouveauté’ en l’occurrence, c’est que tous les niveaux hiérarchiques sont concernés).
Pour appréhender ‘sereinement’ cette nouvelle transformation du monde du travail, il faut nous réconcilier avec la définition du ‘travailleur augmenté’. Rares sont celles et ceux qui s’envisagent comme des robocop’s mutants prêts à dégainer un rapport, une stratégie, un planning, une ligne de code, une création artisanale d’une qualité exceptionnelle. Pour la plupart, la technologie (dont l’IA) est un assistant qui rime avec vitesse, qualité et confort. Ce qu’il nous manque aujourd’hui, c’est une réponse crédible quant à l’utilisation du temps gagné grâce à son utilisation plus ou moins intensive. Ce ne sera pas du loisir (comment le financer?). Ce seront de nouvelles tâches qui devront, que cela plaise ou pas, générer de la valeur.

Si la redistribution fonctionnait vraiment, ce serait une autre histoire…

Nous sommes engagés dans la course aux résultats – et donc à la performance, même si le lien logique n’est pas toujours respecté ! -, parce qu’il s’agit de la condition nécessaire pour maintenir notre système de répartition des richesses via le financement de la sécurité sociale. Et nous pensons que celles et ceux qui s’interrogent sur le bien-fondé de notre poursuite de la performance sont celles et ceux qui constatent que la redistribution ne fonctionne pas. Ce qui leur fait dire cela ?

Les abus aux deux extrêmes de la chaîne de valeur, c’est-à-dire les dirigeants qui se gavent de super-profits indécents d’une part et les allocataires sociaux qui abusent des systèmes de protection sans jamais avoir montré la moindre intention d’y contribuer. Ces extrêmes existent, c’est un fait, mais ils sont marginaux. Ils ne remettent pas en cause la justesse globale de notre système social. Ils nous incitent à la vigilance, sans jamais renoncer à prendre part au projet sociétal, aussi imparfait soit-il…

Besoin de se faire peur en permanence

Nous sommes enfin un peu les prisonniers de nos modes de pensée, où la peur occupe une place importante. La pression et la recherche permanente d’efficience que nous nous imposons sont au départ des sources de motivation basique. Ce sont indiscutablement des moteurs.

Mal maîtrisées, elle se transforment parfois en illusion de puissance ou d’omniscience pour les égos forts ; elle se transforme surtout en angoisse et peur de disparaître pour une bonne majorité de travailleurs. Pourtant, nous savons bien que la peur n’a pas sa place ni dans nos entreprises, ni dans le cocon de nos vies personnelles.

Nous n’avons pas besoin de cela pour avancer. La performance, comme fondation de la solidarité, ne prévoit aucun sentiment d’anxiété ou d’asservissement à une ‘machine’ qui ne s’arrête jamais. Elle se réinvente chaque jour dans un contexte qui change forcément, et se marie idéalement avec le développement personnel et la participation au projet collectif. Un équilibre complexe, parfois… Une démarche enrichissante, toujours.

Jean-Paul Erhard

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