Nous entendons régulièrement que l’Europe – et par conséquent ses nations, ses institutions, ses valeurs et… ses entreprises ! – ne va pas survivre à l’émergence des trois empires qui semblent bien décidés à se partager le monde. Difficile de se montrer confiant dans l’avenir à la lumière de l’actualité récente. Jusqu’à présent, nous avons subi les changements du monde moderne comme autant d’agressions visant à nous faire disparaître. Pourquoi ? Parce que notre culture et plus précisément notre mode de pensée sont construits sur le doute. Il faut, nous dit-on, pouvoir penser contre soi-même…
Sur le plan ‘intellectuel’, c’est stimulant. Par contre, sur le plan ‘opérationnel’, nous avons systématiquement un temps de retard. Le temps du doute, de la réflexion, de la réglementation, de la concertation… Celui qui nous place souvent dans la position d’observateur ou de commentateur d’évolutions menées à grande vitesse par les dictateurs et les pirates. Ne serait-il pas temps de changer notre fusil d’épaule ?
Penser contre soi-même, un joli principe qui vire souvent à l’auto-destruction
Dans notre culture européenne occidentale, le doute occupe une place centrale. C’est le fruit d’une longue tradition qui a permis développer notre capacité de raisonnement et notre sens critique. Il nous permet d’analyser les événements et les mutations qui s’enchaînent, d’essayer de les comprendre et de trouver les moyens de s’y adapter.
Cela prend du temps… Cela peut aussi anesthésier notre capacité d’agir. La culture du doute nous mène à peser les différentes options, à envisager des alternatives et à réglementer afin d’éviter les dérives. Et ce pendant que d’autres décident de foncer, peu importe les conséquences finalement.
Ce sont deux modes de pensée qui se font face : l’exigence ‘intellectuelle’ d’une part et l’action déterminée d’autre part. Le sens de la nuance d’un côté et la force en mouvement de l’autre. La tempérance et une certaine forme de brutalité.
Nous sommes peut-être enfermés dans un schéma de réflexion que nous poussons d’ailleurs plus loin encore en invitant chacun.e désormais à penser contre soi-même. Intéressant pour les neurones, pernicieux voire destructeur quant à la gestion de nos certitudes.
Se donner le droit d’être arrogant
Il est bien sûr possible de concilier ces deux approches et de trouver un point d’équilibre entre penser et agir. Mais nous avons un autre souci à régler entre-temps. Celui-ci concerne notre rapport à la confiance en soi. Avec la culture du doute, nous avons aussi développé un rejet puissant de l’arrogance. En clair, nos organisations n’acceptent pas celles et ceux qui affirment haut et fort des positions qui semblent définitives.
Afficher une grosse confiance en soi n’est pas bien vu. Il semble même préférable de se montrer vulnérable… Vraiment?
Nous ne pouvons pas nier que, dans nos entreprises comme dans les institutions et toutes les instances qui organisent le collectif, ce sont des rapports de force et de pouvoir qui sont l’enjeu. Et pour avancer, il y a bien sûr la qualité des arguments que l’on développe mais aussi la conviction et l’énergie que l’on partage avec nos pairs. Être sûr de soi n’est jamais une tare. Bien au contraire. Chacun.e d’entre nous a le droit de se montrer arrogant lorsque les heures de travail et les compétences accumulées nous permettent de montrer la voie à suivre.
Confiance en soi. Confiance envers les autres
Pourquoi est-ce important? Parce que celles et ceux qui nous entourent souffrent de l’incertitude. Nous sommes en crise. De manière permanente.
Et nous ne l’avions sans doute pas vu venir mais les fondements de nos sociétés et de nos entreprises aussi, – à savoir l’art de la négociation, du consensus et du dialogue – sont aujourd’hui décrits comme décadents. Les démonstrations de force se multiplient dans tous les domaines. Or, ce n’est pas ce que nous voulons.
C’est l’heure du choix si nous voulons éviter d’être les victimes de notre propre sens critique.
La culture du doute que nous entretenons volontiers est un luxe dans l’environnement qui nous entoure. Elle peut devenir un moteur, à condition de lui associer le goût du risque et la mise en œuvre de notre capacité de réinvention (que l’on peut appeler la résilience, pour celles et ceux qui l’entendent comme cela). C’est au fond une simple question de confiance, envers soi-même comme envers les autres.
Face aux transformations radicales qui sont en cours et qui provoquent la sidération, nous avons besoin de calme et de puissance, de réflexion et de vitesse, d’empathie et de combativité. Rien d’incompatible. Rien d’impossible.
Jean-Paul Erhard

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