Éditorial – Recours massif aux flexi-jobs dans nos entreprises : le renoncement à l’expérience collective ou le début d’un nouveau modèle social?

Les flexi-jobs rencontrent un gros succès et ce n’est pas vraiment une surprise dans le contexte économique actuel. L’extension du dispositif à tous les secteurs d’activités est logique dans la mesure où il permet de dynamiser le marché du travail. Mais il comporte sa part de dangers aussi.
Risques de précarité, imprévisibilité des horaires, faible niveau de sécurité…Ce que nous appelons l’expérience collaborateur n’est-elle pas réduite à sa plus simple expression lorsqu’on adopte ce statut hyper flexible? Comment inscrire des profils temporaires dans un projet collectif? Et si les flexi-jobs étaient le signal d’une transformation progressive vers un nouveau modèle social? Quelques réflexions à partager, ici et maintenant.

Un modèle qui convient aux deux parties

Dans un monde construit sur l’incertitude et l’agressivité (çàd notre réalité quotidienne), nous pourrions penser que la flexibilité extrême est la réponse de l’entreprise à l’infidélité de ses collaborateurs. Explication : puisque le défi de la rétention est de plus en plus difficile à relever, autant arrêter de mettre des sparadraps sur des contrats de travail qui ne veulent plus dire grand-chose et privilégier désormais des statuts qui sont de facto explicitement transitoires !
Ajoutons un peu plus de nuance à ce principe de ‘réciprocité’ … Le modèle des flexi-jobs n’est pas le fruit d’une quête de profit maximal. C’est un outil qui permet à certains d’allonger une carrière qui se termine trop tôt, à d’autres d’aller chercher des compléments de rémunération bien nécessaires. Mais c’est aussi un statut qui offre aux employeurs la possibilité de compter sur des travailleurs qui sont tout simplement et volontairement de passage et qui ne souhaitent pas rentrer dans une relation exclusive. Une réponse équilibrée à un marché du travail en constante mutation.

Quel sentiment d’appartenance alors ?

L’émergence définitive des flexi-jobs nous donne l’occasion de reposer les bases d’une collaboration effective avec tous les statuts dits ‘précaires’, à savoir l’intérim, le travail étudiant, les collègues freelance et même les contrats à durée déterminée. Les principes du Total Workforce ne sont pas toujours bien ancrés dans nos entreprises. Les différences de statuts et de capacité à se projeter subsistent, alors que nous voudrions que le sentiment d’appartenance soit partagé par chaque personne qui franchit les murs de son entreprise.
Retenons ceci : tous les travailleurs, peu importe leur statut individuel, font partie d’une même communauté – ou du même écosystème, choisissez le terme qui vous convient-. Lorsqu’ils /elles ne bénéficient pas de la même attention, c’est l’édifice collectif qui vacille et ce pour une raison toute simple : bien avant le statut, il y a une personne et lorsque nous considérons chacun.e sur base de la nature administrative de son contrat, ce sont les valeurs humaines que nous mettons à l’arrière-plan. Et c’est inconcevable.

Une étape transitoire avant d’avoir trouvé un nouveau format de collaboration en 3 dimensions

Tous nos contrats de travail classique font référence à la loi du 3 juillet 1978 qui régit les droits et devoirs d’une relation fondée sur la relation d’autorité reconnue à l’employeur. Rien ne vous choque?
Le monde du travail, il a changé… Au fond, la ‘légèreté’ du dispositif des flexi-jobs correspond bien mieux à la nature du contrat entre l’entreprise et ses collaborateurs, tel que nous pourrions le concevoir aujourd’hui. La pierre angulaire du contrat de travail n’est pas juridique et la collaboration ne se décrète plus sur base d’une relation de subordination en décalage complet avec notre société et nos apprentissages.

Elle doit conjuguer désormais trois dimensions reliées, sous la forme d’un engagement mutuel à renouveler sans cesse: la compétence, la contribution au collectif et l’énergie. Chacun.e d’entre nous vient travailler avec cette triple envie de rejoindre un groupe, avec ses propres forces et savoirs, pour participer à son petit niveau à un projet supérieur. Avec quelles garanties ? Celle d’être justement rémunéré, d’être respecté dans son identité et d’avoir la possibilité, jour après jour, de confirmer (ou pas) sa volonté de s’inscrire dans le projet qui nous rassemble… De quoi revoir les fondations et l’équilibre de nos contrats avant que la loi qui les régule ne fête son 50ème anniversaire.

Jean-Paul Erhard

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